Une nouvelle figure du pouvoir émerge sous nos yeux

Je reproduis ici un entretien avec le journaliste Clément Pouré de Motherboard.

Motherboard – Début janvier, Emmanuel Macron annonçait un projet de loi sur les fake news. Faut-il s’inquiéter d’une éventuelle censure ?

Félix Tréguer – Le projet d’Emmanuel Macron reste assez flou à ce stade, mais les mesures envisagées semblent cibler l’utilisation des systèmes de contenus sponsorisés sur les plateformes et seraient limitées aux seules périodes électorales.

Elles suscitent des interrogations et des craintes légitimes. Faire la transparence sur l’identité des financeurs et les montants investis dans ces contenus sponsorisés serait tout à fait raisonnable. Mais Macron envisage également la possibilité de saisir le juge en référé pour censurer un site ou bannir un utilisateur qui aurait diffusé des fausses nouvelles. Cela pose un risque évident en terme de libertés publiques : un juge peut-il décemment juger en urgence du caractère délibérément mensonger et frauduleux d’une information qui circule sur les réseaux ? Question embarrassante à laquelle pour l’heure, l’Élysée n’apporte pas l’ombre d’une réponse…surtout que l’approche reste extrêmement étroite.

Quelle serait la bonne approche ?

Après le lancement de RT France – la chaîne internationale russe – sur le câble et le satellite, Macron prend comme seul modèle de menace le risque d’ingérence russe dans le processus électoral. Mais le débat sur la qualité de l’information et son rôle dans le débat démocratique mériterait une approche plus ouverte.

Par exemple, que faire contre la remise en cause du pluralisme face à la concentration historique des médias en France, sous l’égide d’une poignée de milliardaires ? Comment protéger la qualité de l’information et l’importance du journalisme en démocratie, alors que les sapes budgétaires dans les rédactions empêchent nombre de journalistes de faire correctement leur travail ? Comment lutter contre les modèles économiques des grandes firmes du numérique, fondés sur la surveillance des utilisateurs à grand renfort d’outils Big Data, modèles qui encouragent les contenus clivants, caricaturaux ou tout simplement mensongers pour générer un maximum de clics, et donc de traces à revendre aux annonceurs ? Et enfin, comment lutter contre l’appropriation par les partis politiques de ces mêmes profils utilisateurs à des fins de ciblage des électeurs, comme l’a fait la campagne de Trump aux États-Unis avec l’aide de l’entreprise Cambridge Analytica ?

Les formes de propagande à l’ère numérique complexifient des logiques qui travaillent nos régimes politiques depuis bien longtemps. Il y a là de vraies questions politiques que, manifestement, les États et les grandes entreprises préfèrent esquiver.

Cette tentative de réduire la liberté sur Internet n’est pas nouvelle….

Au fond, le débat sur les « fake news » n’est qu’un des nombreux fronts où se dessine un nouveau rapport d’équilibre dans la régulation des moyens de communication. Il s’agit pour les États et les médias dominants de trouver les termes d’un compromis acceptable avec les grandes firmes du numérique dans le gouvernement de l’espace public numérique.

Ce processus est ancien, presque autant qu’Internet antérieur à l’apparition de Google ou de Facebook. Dès 1996, un jeune secrétaire d’État délégué aux postes et télécommunications, un certain François Fillon, proposait de confier à un comité annexé au CSA le rôle de fixer des « règles déontologiques » et d’évaluer le respect de ces règles par les éditeurs de sites. Tout avis négatif aurait valu censure du site en question par ceux qu’on appellera plus tard les « intermédiaires techniques » de l’Internet, notamment les opérateurs télécoms et les hébergeurs. À l’époque, les premières mobilisations citoyennes organisées par les pionniers de l’activisme numérique avaient permis de battre en brèche ces propositions et d’obtenir la mise en place d’un cadre juridique protecteur de la liberté d’expression sur Internet, sous l’égide du juge judiciaire.

Mais depuis 2001, on assiste à l’éternel retour de propositions visant à extra-judiciariser la censure (c’est-à-dire qu’elle ne de dépend plus des juges ou des tribunaux, NDLR). Certains projets sont restés lettre morte, mais petit à petit, cette extra-judiciarisation est devenue une réalité.

Pourriez-vous nous citer un exemple précis de ce phénomène ?

Par exemple, la régulation d’Internet par le CSA reste pour l’essentiel un projet avorté. Fin novembre, Macron a cru opportun d’invoquer la défense du droit des femmes pour proposer une nouvelle fois d’étendre les compétences du CSA à Internet. Comme l’avait fait le gouvernement Raffarin en 2004 ; comme Sarkzoy en son temps, et comme sous la présidence Hollande, le sujet revient sur la table. Mais l’idée même de confier à une autorité administrative comme le CSA un pouvoir de censure sur l’expression publique de tout citoyen rompt avec une longue tradition démocratique de protection judiciaire de la liberté d’expression, consacrée en France avec la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

Dans le même temps, cette censure administrative est devenue une réalité pour certaines catégories de contenu. Ainsi, la loi LOPPSI de 2011 pour les contenus à caractère pédopornographiques puis, de manière encore plus problématique, la loi antiterroriste de novembre 2014 pour ce qui concerne l’apologie du terrorisme, ont toutes deux consacré le pouvoir du ministère de l’Intérieur pour obtenir le déréférencement, le retrait de contenu, ou le blocage de l’accès à des sites entiers, sans nul contrôle d’un juge. Le dispositif inauguré en 2015 monte rapidement en puissance. Dès la deuxième année, le nombre de contenus retirés par les hébergeurs a doublé. Celui des sites bloqués par les fournisseurs d’accès, presque triplé.

En septembre dernier, ce régime a pris un tour nouveau avec une injonction envoyée à deux instances locales du site d’information militante Indymedia. Le gouvernement les a forcées à retirer une tribune publiée par un auteur anonyme qui revendiquait l’incendie d’un hangar de gendarmerie, et ce alors même que ce texte avait déjà été repris par la presse locale qui elle n’a pas été inquiétée. Après l’affaire Tarnac, c’est une nouvelle illustration de la volonté de certains hauts responsables policiers de mobiliser l’arsenal de la lutte anti-terroriste contre des groupes d’extrême gauche. Mais l’affaire est passé presque inaperçue.

Même dans le cas des sites terroristes, on constate que les contenus sont facilement accessibles à ceux qui maitrisent un tant soit peu l’outil numérique. Le gouvernement a-t-il vraiment les moyens de censurer concrètement Internet ?

Ce ne sera jamais une censure totale. La personne censurée par son hébergeur pourra toujours republier son contenu ailleurs sur Internet, et ceux qui veulent y accéder ont les moyens techniques de contourner le blocage opéré par leur fournisseur d’accès. Mais pour l’essentiel de la population qui ne se donnera pas la peine de jouer à ce jeu-là, une censure même partielle permettra d’invisibiliser l’information. Et puis l’existence même du dispositif installe des formes d’autocensure. Pour reprendre l’exemple d’Indymedia, après cette affaire, un média contributif risque d’y réfléchir à deux fois avant de publier un écrit revendiquant un acte incendiaire. La censure n’a pas besoin d’être totale pour produire les effets politiques escomptés par le pouvoir.

Qu’en est-il du rôle des grandes plateformes dans ces nouvelles formes de censure ?

C’est la deuxième grande tendance à l’œuvre dans le mouvement d’extra-judiciarisation : le développement fulgurant de la « censure privée », opérée par les grandes multinationales américaines du numérique. Là encore, c’est un débat ancien, qui date des années 1990. Mais ces dernières années, le phénomène a pris une toute autre ampleur. Il a deux ressorts principaux.

D’une part, il y a la volonté des plateformes d’éviter les contenus jugés sensibles, par exemple ceux ayant trait à la sexualité ou à même à certaines causes politiques. Pour elles, la motivation principale est de proposer une environnement médiatique aseptisé conforme aux attentes des annonceurs publicitaires. C’est le cas par exemple quand Facebook juge opportun de censurer le tableau de Courbet, L’Origine du monde, ou qu’il sanctionne des utilisateurs engagés dans la lutte anti-raciste. Cette censure est souvent justifiée juridiquement par les « conditions d’utilisation » de la plateforme, qui définissent en des termes très vagues des catégories de contenu proscrites sur leurs services.

D’autre part, les États font pression sur ces acteurs privés pour qu’ils se fassent auxiliaires de police et de justice, là encore sur la base de droit privé que constituent leurs « conditions d’utilisation ». Le gouvernement britannique, l’agence EUROPOL et la France sont les fers de lance de ce mouvement. Cela conduit à une augmentation exponentielle du nombre des contenus censurés. Non seulement le juge judiciaire est court-circuité, mais ces décisions de censure relèvent de plus en plus des scans automatiques qui vont repérer certains éléments et, sur cette base, censurer des vidéos, des images, du texte. Le tout sans réelle transparence.

Face à ces évolutions, on assiste à une levée de boucliers de la part d’organisations comme la Quadrature, mais aussi de professionnels du droit ou des médias. Pourtant, cela n’a que peu d’effets sur l’opinion publique et les lois passent de manière quasi-systématique.

Comment agir dans le climat sécuritaire ambiant ?

Nos régimes politiques sont sur une pente post-démocratique. Nos représentants politiques sont délégitimés, l’État de droit attaqué par des dispositifs liberticides, et notre système médiatique toujours en crise. Malgré son potentiel, Internet n’aura pas permis la révolution démocratique que certains espéraient à ses débuts. Dans ces conditions, travailler au respect des droits est effectivement une tâche ardue, et force est de constater que, collectivement, nous n’avons pas réussi à enrayer ces tendances.

Il faut bien sûr se remettre en question. Peut-être nous sommes nous enfermés dans un discours inefficace pour dénoncer les tendances sécuritaires, comme celles que je viens de décrire. Michel Foucault le disait déjà dans les années 1970, à une époque où étaient posées les bases d’un ordre politique néo-libéral, mêlant dérive sécuritaire, consumérisme, informatisation et dérégulation économique. Foucault appelait alors à faire « confiance à la conscience politique des gens ». Plutôt que de s’en prendre à « l’État fasciste », il disait qu’il fallait partir de leur « l’expérience réelle », de « ce rapport inquiet, anxieux qu’ils ont avec les mécanismes de sécurité ». De fait, aujourd’hui, certaines des mobilisations les plus dynamiques contre les techniques de contrôle social viennent « d’en bas », de prises de conscience individuelles et collectives qui sont d’ordre sensible et non directement des analyses de militants professionnels ou de chercheurs. Un bon exemple de cela est le mouvement populaire d’opposition aux compteurs électriques connectés.

Par ailleurs, une partie de l’activisme numérique a peut-être également pêché par une foi aveugle dans les vertus émancipatrices de la technique, avec cette idée qu’Internet était un outil de libération et un défi insurmontable lancé aux États. Paradoxalement, cela a pu donner raison à ceux qui, à l’image de Nicolas Sarkozy, en appelaient à « civiliser Internet » et à résorber cette supposée « zone de non droit », au détriment de la protection des libertés. Or, ce qu’on voit aujourd’hui, c’est que les États réussissent en fait très bien à domestiquer cet espace de communications transfrontières qu’est Internet. Comme pour l’imprimerie aux XVIème et XVIIème siècle, ils construisent des alliances avec ceux qui maitrisent les moyens de communication, et ce dans le but de rétablir un système efficace de censure et de surveillance. Aujourd’hui, ce ne sont plus les imprimeurs-libraires, mais les grandes entreprises du numérique, notamment celles issues de la Silicon Valley. Ce sont elles qui détiennent les clés de ce nouveau macro-système technique associé à l’ère numérique. C’est pourquoi les États cherchent à les coopter, au gré d’un jeu donnant-donnant, fait de contraintes et d’influences réciproques.

C’est dans ce mouvement historique qu’il faut replacer les propositions récentes sur les « fake news », ou encore les projets macroniens de « Startup Nation » ou d’« État plateforme ». Il s’agit d’installer ces mêmes entreprises et leur modèle de gouvernance au coeur de nos économies, au coeur de l’État et des politiques publiques.

Pour autant, il me semble que de plus en plus de personnes font la désagréable expérience de cette nouvelle figure du pouvoir qui émerge sous nos yeux, et s’organisent politiquement pour y résister. Des liens se tissent aussi avec ceux qui construisent des services et des infrastructures alternatives, libres et décentralisées, pour faire advenir un monde numérique fidèle aux valeurs d’autonomie et d’émancipation. Malgré les tendances dystopiques qui travaillent le monde numérique, il n’y a pas de fatalité. L’histoire est pleine de surprise.

Gaps and bumps in the political history of the internet

I have a new paper out at the Internet Policy Review. It is based on a personal experience but it is also meant as an introduction to the political historiography of the Internet (the full list of references is here, and an extended version of the bibliography is available in this bibtex file).

Here is the abstract:

In the past years, there has been a growing scholarly attention given to “digital rights contention”, that is political conflicts related to the expansion or restriction of civil and political rights exerted through, or affected by, digital communications technologies. Yet, when we turn to history to inform contemporary debates and mobilisations, what we often find are single-sided narratives that have achieved iconic status, studies focusing on a handful of over-quoted contentious episodes and generally over-representing North America, or scattered accounts that have so far escaped the notice of internet researchers. How can we explain these gaps in internet histories? How can we go about overcoming them to build a more fine-grained understanding of past socio-legal struggles around human rights in the context of media and communications? This essay calls for advancing the political history of the internet in order to empower scholars, activists and citizens alike as they address current (and future) controversies around internet politics.

Le coût écologique d’internet est trop lourd, il faut penser un internet low-tech

Le combat pour une informatique émancipatrice échoue le plus souvent à expliquer les effroyables coûts écologiques et humains du numérique. Un internet low-tech est nécessaire afin de nous émanciper des sphères technocratiques et industrielles.

avec Gaël Trouvé. Tribune publiée sur Reporterre


L’an dernier, un contributeur de la revue anglo-saxonne Phrack, publication phare de la mouvance hacker, appelait de ses vœux la constitution d’un front « hacker-luddite » pour lutter contre deux fléaux qui entravent selon lui la contribution de l’informatique à l’émancipation : les systèmes informatiques fermés, conçus par leurs designers pour empêcher toute appropriation singulière et créative par leurs utilisateurs ; ceux fondés sur des logiques propagandistes et manipulatoires qui, notamment à travers la publicité, détournent l’attention humaine à des fins de contrôle social et de profits [1].

Dans ce texte, la référence au luddisme — ce mouvement d’ouvriers et d’artisans qui, au XIXe siècle, brisaient les machines pour dénoncer l’industrialisation — apparaît usurpée, tant la critique de la technique qui s’y exprime semble sommaire. En cela, ce texte est symptomatique des limites du discours technocritique qui domine les milieux hackers, et plus largement celui de l’activisme numérique. En dépit des apports d’un mouvement comme celui du logiciel libre à la réflexion sur les biens communs et malgré les croisements anciens entre le mouvement hacker et certaines luttes écologistes, le combat pour une informatique émancipatrice échoue le plus souvent à expliciter le constat qui est aussi l’une de ses principales contradictions : les effroyables coûts écologiques et humains du numérique.

Une main-d’œuvre soumise à des conditions de travail proches de l’esclavage

Internet représente plus de 7 % de la consommation électrique mondiale, en croissance de 12 % par an [2]. Une simple recherche Google occasionne la même dépense énergétique que celle nécessaire à l’ébullition d’un litre d’eau. En France, l’infrastructure numérique consomme annuellement la production de 9 réacteurs nucléaires, soit 13 % de l’électricité nationale [3].

Dans le même temps, la sophistication croissante des machines rend nécessaire l’utilisation de métaux aux propriétés de plus en plus spécifiques, et donc de plus en plus rares [4]. Aux désastres environnementaux liés à l’extraction minière s’ajoute l’impossibilité de recycler ces métaux, utilisés le plus souvent de manière intriquée, à des échelles nanométriques [5]. De fait, moins de 25 % de la masse d’un smartphone ou d’un ordinateur ultra-plat sont recyclables, et environ 5 % sont effectivement recyclés lorsque l’objet est orienté dans la bonne filière [6] — ce qui est rarement le cas puisque entre 30 et 60 % de nos déchets électroniques sont exportés illégalement à l’étranger, principalement au Ghana, en Chine, en Inde et au Niger [7]. Enfin, lorsque l’on porte son regard sur les modes d’assemblage ou de recyclage de l’informatique, il devient évident que les « libertés numériques » des 2,5 milliards d’utilisateurs d’internet reposent sur une main-d’œuvre soumise à des conditions de travail proches de l’esclavage.

Or, en dépit des poncifs sur la responsabilité sociale des entreprises ou l’informatique verte, l’industrie semble enfermée dans une fuite en avant non seulement irresponsable au plan écologique, mais également extrêmement préoccupante pour les droits et libertés. Qu’il s’agisse du big data ou des promesses mirobolantes de l’informatique quantique, la démultiplication des capacités de collecte, de stockage et de calcul s’accompagne nécessairement d’une spectaculaire aggravation de l’inégalité dans le contrôle des ressources informatiques entre, d’un côté, les grandes bureaucraties publiques et privées, héritières du « contrôle-commande » et partenaires dans la censure et la surveillance des communications et, de l’autre, les citoyens. Sans parler de la menace que font peser l’ubérisation et la robotisation de l’économie sur les droits sociaux.

Organiser l’opposition aux politiques de recherche qui renforcent les logiques écocides et liberticides

Au regard de ces enjeux entremêlés et face au risque prévisible d’effondrement écologique, il est urgent de construire des alternatives durables aux outils et services que nous fournit l’appareil technoscientifique dominant. Une politique hacker-luddite suppose donc d’élargir la critique du numérique tout en œuvrant à une désescalade technologique à même de nous émanciper, en tant qu’utilisateurs et utilisatrices d’outils de communication, des sphères technocratiques et industrielles.

À court terme, un tel projet suppose tout d’abord d’organiser, aux différents stades de leur élaboration et de leur mise en œuvre, l’opposition aux politiques de recherche qui, sous couvert d’encourager l’innovation et le « progrès », ne font que renforcer les logiques écocides et liberticides propres au capitalisme informationnel — par exemple, celles qui participent à la prolifération des objets connectés ou des technologies de surveillance.

À l’inverse, il s’agit d’encourager les travaux émergents des chercheurs et ingénieurs sur la sobriété des équipements, protocoles, services et logiciels qui sous-tendent l’infrastructure numérique [8] ; d’œuvrer à la relocalisation de la production ; de prendre au sérieux la question de l’obsolescence des objets ; bref, de rendre possible et désirable l’avènement d’un internet low-tech, sans doute plus lent, mais beaucoup plus pertinent, durable et résilient, fondé sur des machines aux fonctionnalités simplifiées, contrôlables et réparables par les utilisateurs.

Redonner sa cohérence à la défense des libertés à l’ère numérique

Sans pour autant abandonner ces importants combats, il faut aussi aller plus loin que la simple promotion des logiciels libres et des alternatives décentralisées aux services dominants, pour réfléchir à la manière dont se réapproprier l’ensemble de l’infrastructure numérique. Les initiatives en faveur d’une gestion associative ou coopérative de l’hébergement, de la fourniture d’accès à internet ou du réemploi du matériel informatique dessinent des pistes intéressantes pour œuvrer à une maîtrise locale, démocratique et en « circuit court » de nos outils de communication [9].

Sur le plan des usages enfin, il s’agirait de faire le tri, d’engager un débat sur les pratiques informatiques que l’on souhaite préserver et cultiver – parce qu’elles sont les véhicules d’expressions citoyennes ou artistiques, de solidarités renouvelées, de partages de savoirs –, et celles, chronophages, addictives et aliénantes dont on gagnerait à s’affranchir.

Ce ne sont là que quelques esquisses des lignes de front possibles d’une politique hacker-luddite capable de redonner sa cohérence à la défense des libertés à l’ère numérique, tout en contribuant au renforcement des convergences militantes. Pour ainsi faire en sorte que l’idée d’internet — celle d’un réseau de communication mondial et acentré — puisse survivre au système technicien dont il est le fruit.

 

Félix Tréguer est membre fondateur de La Quadrature du Net — association de défense des libertés publiques à l’ère numérique. Gaël Trouvé est cofondateur de Scolopendre – hackerspace visant une réappropriation citoyenne de la gestion des déchets électroniques.


Robotique, objets connectés, bio et nanotechnologies, chimie de synthèse… Parce que l’innovation est le principal moteur de la croissance qui dévore la planète, Reporterre publie une série de tribunes visant à démythifier le progrès et faire de la recherche scientifique un terrain de controverse et de luttes


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Notes

[1] Anonyme. « Hacker Luddites », Phrack, le 6 mai 2016.

[2] Greenpeace, « Clicking Clean : Who Is Winning the Race to Build a Green Internet ? », 2017.

[3] Fabrice Flipo, Michelle Dobré et Marion Michot, La Face cachée du numérique. L’impact environnemental des nouvelles technologies, L’Échappée, 2013.

[4] Philippe Bihouix, L’Âge des low-techs, Seuil, 2014.

[5] Jean-Michel Autran chercheur au CNRS, labo ÉcoInfo, conférence du 23 avril 2015.

[6] Carole Charbuillet, chercheuse au CNRS, labo ÉcoInfo, conférence du 23 avril 2015.

[7] Cédric Gossart, enseignant chercheur à Télécom, école de management, « 60 millions de tonnes de déchets électroniques par an dans le monde : et si on en parlait ? ». Voir aussi son intervention dans le cadre des conférences d’ÉcoInfo, le 23 avril 201.

[8] Voir par exemple : J. Qadir, A. Sathiaseelan, L. Wang, & J. Crowcroft. (2016). Taming Limits with Approximate Networking. Conférence LIMITS’16, Irvine, California.

[9] Voir, en France, les activités des associations de la Fédération FDN, ou l’initiative barcelonaise de réemploi et de recyclage du matériel informatique eReuse.org. Voir aussi : Franquesa, D., Navarro, L., & Bustamante, L. (2016). A Circular Commons for Digital Devices. Presented at the LIMITS ’16, Irvine, California.