Médias et alternatives: «Médiactivistes»

Dominique Cardon et Fabien Granjon, 2010, Médiactivistes, Les Presses de Sciences Po.
Dans ce petit ouvrage de synthèse, Cardon et Granjon tentent de montrer comment, depuis les années 60, la production de l’information est un enjeu de lutte. Trois enjeux sont au cœur de l’ouvrage :
le premier est historique, puisque les auteurs entendent retracer l’histoire récente des formes de la critique de l’information, comment celle-ci a évolué en fonction des conjonctures politiques ou des rapports avec l’espace journalistique traditionnel.
le deuxième enjeu est celui des tensions qui traversent le médiactivisme.
le troisième consiste à montrer la manière dont la technologie peut favoriser des formes de production nouvelles, permettant un accès élargi à l’écosystème informationnel.

La critique des médias est scindée en deux courants

La critique contre-hégémonique, dans laquelle s’inscrit un critique social comme Noam Chomsky, qui perçoit la structure de propriété des industries de l’information comme la cause principale des dérives journalistiques. Les médias alternatifs doivent, selon cette conception, dénoncer les médias dominants comme instrument de propagande des pouvoirs politiques et économiques et s’ériger en contre-pouvoir critiques. Ils sont un moyen de lutter contre la reproduction de la domination symbolique qui a cours dans nos sociétés.
La critique expressiviste privilégie quant à elle la production d’information comme instrument d’émancipation, élaborant une vision participative des médias, la réflexivité, l’expérimentation. Ici, l’élargissement de la parole publique est conçu comme un mode d’empowerment. L’accent est mis sur la production de représentations inédites ou au moins négligées. Cette approche promeut l’affranchissement des contraintes attachées aux formats médiatiques traditionnels.

Mouvement révolutionnaires

Dans les premières décennies de la guerre froide, le développement des médias contestataires se fait sous le giron de l’idéologie communiste, et notamment des théories de Lénine sur le rôle que doivent jouer les médias dans l’avènement de la société sans classe. Propagande et agitation avant la révolution, en faisant prendre conscience au prolétariat de sa condition sociale ; Renforcement du régime et du centralisme démocratique une fois que la révolution a eu lieu. Quant aux «médias de la société bourgeoise», ils font l’objet d’une critique dénonçant la mobilisation du divertissement comme mode de domination, la relégation au second plan de la mission d’éducation et du travail de conviction. Les exemples historiques traités par les auteurs concernent les médias marxistes-léninistes québécois (années 60-70), le cinéma militant ouvrier en France ou encore les médias populaire sous la présidence d’Allende au Chili.

Ce dernier exemple est particulièrement intéressant, puisque les auteurs montrent comment le gouvernment socialiste chilien tenta de mettre sur pied une stratégie de communication sociale prenant ses sources au sein des théories gramsciennes de l’hégémonie culturelle, proche de la critique expressiviste. L’enjeu politique était d’offrir une alternative au médias traditionnels, tous sous la férue de grandes familles bourgeoises hostiles à Allende. Le respect de la liberté de la presse fut assuré, mais le gouvernement mis l’accent sur la création de nouveaux contenus, reprenant les formats traditionnels des industries culturelles mais sensés redonner la parole au peuple et promouvoir le projet socialiste.

Luttes globales, médias locaux

Ce chapitre retrace les efforts internationaux visant à contrer l’hégémonie des médias dominants, notamment dans les pays sortant du joug colonial. Au milieu des années 1970, notamment au sein de l’Unesco, les pays du Tiers-Monde vont plaider pour des conditions d’«autodétermination culturelle et une autonomie médiatique» (p.49). En 1979, le rapport McBride va jeter les bases d’une critique des inégalités structurelles dont souffrent ces pays dans l’accès et la production de l’information (ce rapport conduit les États-Unis puis la Grande-Bretagne à quitter l’Unesco). Le rapport appelle à un “nouvel ordre mondial de l’information et de la communication” (Nomic). À la suite de ce rapport, l’Unesco va développer des programmes visant à encourager l’émergence d’agences de presse nationales et régionales, des centres de formation de journalistes et de professionnels des médias, et ce afin de reconfigurer les flux d’échanges d’information.
Dans les années 1990 cependant, ces politiques entrent en crise, et sont délaissées. L’approche quantitativiste est délaissée et l’accent sera alors mis sur la créatoin d’informations avec des contenus, des protagonistes, des priorités et des nécessités absentes des flux actuels. La critique hégémoniste cède le pas au courant expressiviste au niveau international. On observe alors une prolifération des médias communautaires féministes, anti-racistes, ouvriers, etc. Le développement de technologies favorisant la copie permettent d’abaisser les coût de production et de former des réseaux de distribution alternatifs, et ce le plus souvent en dépit de l’absence de soutien des institutions publiques (exemple du mouvement des radios libres, et de la commercialisation rampante des médias alternatifs se constituant une audience digne de nom, à l’image du réseau de radios latinos aux US).

La révolution Internet du médiactivisme

Dès 1978, le rapport Nora-Minc sur la télématique envisage déjà la révolution numérique:

«Aujourd’hui, l’information descendante est mal acceptée parce qu’elle est ressentie comme le prolongement d’un pouvoir, comme une manipulation: il sera de plus en plus nécessaire que des destinataires soient associés à son élaboration, que les récepteurs soient émetteurs et que les émissions tiennent compte des conditions de réception. Cette participation ne sera acceptée que si les groupes antagonistes sont également capables de fabriquer, traiter et communiquer leur propre information; Ceci suppose que la plupart des citoyens puissent se constituer en collectivités ou associations, publiques ou privées, et s’outiller pour rassembler et exploiter l’information qui légitime leur projet».

À l’ère Internet se développent simultanément deux tendance:
– La surveillance des médias, les watchdogs: Des groupes dénonçant les travers des médias traditionnels, corrigeant leurs erreurs, faisant valoir une contre-expertise.
– L’apparition de nouvelles tactiques médiatiques: Internet est aussi un moyen d’engagement informationnel, promouvant des espaces de diffusion alternatifs auto-organisés, souples, libérés à priori de toute censure et permettant à la “multitude” de s’exprimer. Des groupes d’inspiration libertaire, voire anarchiste, sont les premiers à approfondir ces usages du réseau (vidéo-activisme, du type de Democracy Now — même si les formats reprennent ceux des médias traditionnels –, réseau Indymedia, née de la mobilisation altermondialiste de Seattle en 1999, les médias tactiques aux frontières de l’art, du design et de l’activisme, proches du mouvement du logiciel libre).

Médiactivisme en ligne: Caractéristiques et méthodes

Les auteurs dépeignent bien les traits caractéristiques des nouvelles formes de mobilisation informationnelles qui se font jour sur Internet:

– La superposition de logiques contre-hégémoniques et de logiques expressivistes (p. 109): Les mobilisations informationnelles sur Internet vont se polariser: Si les courants contre-hégémonique savent utiliser Internet et s’organiser pour peser dans les forums sociaux ou instance internationales, d’autres courants préfèrent se développer en marge de ces structures, mettent l’accent sur la prise de parole et délaissent des formes d’organisation hiérarchiques ou centralisées.

– Des sources d’informations plurielles, complémentaires des médias traditionnels (p. 121): La contre-expertise citoyenne joue à plein sur Internet, que ce soit en direction des institutions politiques et sociales que du travail journalistique lui-même, notamment sur des thématiques spécifiques auxquelles se consacrent telle ou telle organisation citoyenne. De nouveaux médias en ligne parie sur ces interactions pour faire évoluer le journalisme vers une valeur ajoutée (l’investigation) et des exigences renforcées en matière de traitement de l’information (ex: Mediapart, Propublica, etc.). Une étude de 2008 de Walejko et Ksiazek a ainsi montré les pratiques de sourcing des blogueurs diffèrent fortement de celles des journalistes traditionnels. Sont d’avantage cités des sources universitaires, des ONG et autres sources alternatives d’information et d’expertise.

– Le développement de nouveaux formats, à la frontière du divertissement et de l’activisme, avec par exemple les pratiques de remix et de parodies (p. 122-124): Dans la lignée de ce qu’écrivait Mark Dery en 1993, Internet et les technologies numériques sont un outil de “guerilla sémiotique”, ou la parodie, le remix, et l’expression subjective. “Un des principaux aspects de cette culture expressive es le remix et l’hybridation des contenus produits par les grands médias d’information et de divertissement“, écrivent les auteurs (p. 123). Des pratiques dont l’universitaire Henry Jenkins s’est fait le promoteur.

– Des formes organisationnelles nouvelles, profitant de la force des coopérations faibles (p. 127): Dans la lignée de Clay Shirky, les auteurs montrent également comment des interactions opportunistes permettent la construction de communautés d’intérêts. Ces dernières jouent un rôle important dans le médiactivisme en ligne: “En raison de la diversité et de l’hétérogénéité des participants, les collectifs sur Internet se définissent moins par des valeurs partagées que par des engagements et des mobilisations circonstanciées“.

– Des nouvelles stratégies pour assurer la visibilité de l’information (p. 132): La révolution numérique fait surgir de nouvelles contraintes pour les médiactivistes: “Si Internet fait disparaître la barrière des gatekeepers dans la sélection et la hiérarchisation des informations méritant d’être diffusées à une large échelle, les nouveaux producteurs de la culture participative doivent néanmoins, pour se faire entendre sur la toile, s’engager dans des pratiques auto-promotionnelles complexes et virtuoses“. Les stratégies en la matière relèvent donc d’une importance cruciale.

Par colindunn (CC)

Us Now: Vers la démocratie coopérative ?

Il faut voir ce documentaire de 2008.

Us Now from Banyak Films.

Remarques en vrac :

Coopération, confiance et risque

Des organisations  coopératives se fondent sur la confiance entre participants, l’échange, et une place donnée à l’économie du don, plutôt qu’aux mécanismes de marché.

La confiance aboutit également à la moralisation des rapports sociaux, même dans le cas de d’entreprises purement commerciales mais mobilisant ces processus participatifs. Car la participation des individus est motivée par une logique de don à l’autre, ce qui ne peut se faire que dans un cadre où la confiance – et donc la transparence – est assuré (exemple de la Banque peer-to-peer Zopa qui explique clairement  “comment” elle gagne de l’argent).

Lorsqu’une personne donnée se sent impliquée dans un processus – où du moins sait qu’elle a la possibilité de l’être –  son sentiment de satisfaction vis-à-vis du processus augmente. La multiplicité des personnes inclues dans la conduite du processus fait que l’échec n’accable pas une personne car la responsabilité de son fait est partagée. Le risque est ainsi réparti, et donc augmente les capacités d’un processus car le risque d’échec est réduit au niveau individuel (financement de groupes de musique, prêts bancaires à bas taux d’intérêt par la multiplication des prêteurs).

Coopération et innovation politique

La participation un processus social donné (prise de décision, échange et interaction sociale) et la valeur de la contribution individuelle dépendent de la qualité et la sincérité de l’expertise/connaissance de l’individu en question Ainsi les corps traditionnels sont contournés mais on ne se retrouve pas dans une sorte de démocratie radicale – plutôt une démocratie des experts par le bas, caractérisée en fait par la démocratisation de la désignation de ceux qui ont autorité.

Les conservateurs britanniques sont beaucoup plus en avance que les travaillistes concernant les question liées l’impact d’internet sur les processus politiques (et la mobilisation de ces outils, et les comportements qu’ils entraînent de la part de ces hommes et femmes politiques vis-à-vis des citoyens expliquent sans doute en partie leur incontestable succès dans l’opinion publique). Cette innovation politique vient probablement du fait qu’ils sont un parti d’opposition. Aux États-Unis, le mouvement démocrate (la gauche américaine), dans sa composante “société civile”, a également considérablement innové au cours des mandats de George W. Bush (nouveaux médias participatifs, etc).

Historiquement, il n’est pas tout à fait faux de penser que la démocratie représentative a été conçue sur l’idée que les gens étaient potentiellement révolutionnaires, mais surtout bêtes (XIXè siècle). Si on se défait de ce préjugé, si on se rend compte à quel point il ne peut pas être vrai, alors on comprend que les institutions démocratiques telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui, les assemblées locales, nationales, régionales, prennent nombre de décisions pour lesquelles elles sont bien moins légitimes que des groupes de citoyens auto-organisés (par exemple pour la gestion d’un budget local). Faute de s’adapter et de se dessaisir elle-même d’un certain nombre de sujets afin d’organiser des plate-formes de fabrique coopérative de la décision publique, les institutions démocratiques traditionnelles pourraient être de plus en plus évitées par les citoyens qui prendront en charge eux-mêmes la responsabilité de formuler un certain nombre de choix politiques, et pour lesquels ils se donneront les moyens (financement par la contribution volontaire, non par l’impôt). Du moins peut-on l’imaginer dans une société caractérisée par la défiance envers le politique…

Tocqueville et la démocratie coopérative

Dans De La Démocratie en Amérique, Tocqueville propose également une réflexion intéressante sur la manière dont les institutions coopératives peuvent susciter un rapport affectif au politique, un sentiment d’appartenance à de la communauté politique qui manque souvent cruellement dans les démocraties traditionnelles. Il oppose le local au général. On pourrait le lire en y superposant l’opposition coopératif/représentatif, où on entend par coopératif des groupes de citoyens auto-organisés, s’unissant autour de leurs intérêts et questionnements propres, aux degrés d’engagements divers, fondés sur l’échange (définition à préciser…). De tels espaces de débat fleurissent sur Internet, même s’il est encore difficile de déterminer la manière dont de telles “assemblées” peuvent aboutir à une prise de décision publique.

Les affaires générales d’un pays n’occupent que les principaux citoyens. Ceux-là ne se rassemblent que de loin en loin dans les mêmes lieux ; et, comme il arrive souvent qu’ensuite ils se perdent de vue, il ne s’établit pas entre eux de liens durables. Mais quand il s’agit de faire régler les affaires particulières d’un canton par les hommes qui l’habitent, les mêmes individus sont toujours en contact, et ils sont en quelque sorte forcés de se connaître et de se complaire.

On tire difficilement un homme de lui-même pour l’intéresser à la destinée de tout l’État, parce qu’il comprend mal l’influence que la destinée de l’État peut exercer sur son sort. Mais faut-il faire passer un chemin au bout de son domaine, il verra d’un premier coup d’oeil qu’il se rencontre un rapport entre cette petite affaire publique et ses plus grandes affaires privées, et il découvrira, sans qu’on le lui montre, le lien étroit qui unit ici l’intérêt particulier à l’intérêt général.

C’est donc en chargeant les citoyens de l’administration des petites affaires, bien plus qu’en leur livrant le gouvernement des grandes, qu’on les intéresse au bien public et qu’on leur fait voir le besoin qu’ils ont sans cesse les uns des autres pour le produire. On peut, par une action d’éclat, captiver tout à coup la faveur d’un peuple ; mais, pour gagner l’amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une réputation bien établie de désintéressement.

Les libertés locales, qui font qu’un grand nombre de citoyens mettent du prix à l’affection de leurs voisins et de leurs proches, ramènent donc sans cesse les hommes les uns vers les autres, en dépit des instincts qui les séparent, et les forcent à s’entraider.

Ouverture de We The Net !

We The Net est un espace de réflexion sur les enjeux démocratiques de la liberté de communication sur Internet. Il s’inscrit dans le cadre d’un travail de thèse réalisé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, sous la direction de Marcela Iacub.

Detail of Preamble to Constitution of the United States

Projet de recherche.

Dans l’après-midi du 10 juin 2009, le Conseil constitutionnel français rendit une décision historique dans laquelle il affirmait :

« Considérant qu’aux termes de l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : ”La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi” ; qu’en l’état actuel des moyens de communication et eu égard au développement généralisé des services [Internet] ainsi qu’à l’importance prise par ces services pour la participation à la vie démocratique et l’expression des idées et des opinions, ce droit implique la liberté d’accéder à ces services ».

Prenant comme point de départ cette jurisprudence constitutionnelle du 10 juin 2009 consacrant l’accès à Internet comme essentiel à l’exercice de la liberté d’expression et de communication, le travail de recherche vise à comprendre en quoi la liberté de communication permise par Internet peut permettre d’améliorer le fonctionnement des démocraties libérales, et la manière dont le droit peut évoluer pour approfondir cette tendance.

Pour comprendre la manière dont Internet démocratise la liberté de communication, il importe d’abord de comprendre les spécificités techniques du réseau, et en quoi il diffère des médias traditionnels.

Sur la base du constat d’une rupture technique modifiant profondément l’économie politique des moyens de communication, il s’agit de décrire la manière dont la liberté de communication permise par Internet entraîne une recomposition de l’espace démocratique. Différentes dimensions seront ainsi étudiées : l’arrivée de nouveaux participants dans le débat public, la plus grande transparence permise par Internet, l’émergence de nouveaux procédés délibératifs en ligne, les pratiques culturelles en ligne, ou encore le processus d’autonomisation des individus et le développement de nouveaux types d’organisations.

Dans un troisième temps, il faut s’intéresser à l’environnement juridique affectant l’exercice de la liberté d’expression, en France et dans les autres démocraties européennes. Quelles sont les menaces qui pèsent sur les différents phénomènes participant du renouveau démocratique et libéral permis par Internet ? Comment le droit peut-il évoluer pour créer les conditions de leur approfondissement ?