We The Net !
We the Net est un espace de réflexion sur les enjeux démocratiques liés à la protection de la liberté de communication sur Internet. Il s'inscrit dans le cadre d'un travail de thèse réalisé à l'EHESS. Le but est de comprendre en quoi la liberté de communication permise par Internet peut permettre d’améliorer le fonctionnement des démocraties libérales, et la manière dont le droit doit être réformé pour approfondir cette tendance.
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Technique et potentialités démocratiques
Le phénomène démocratique originel: La révolution technique et la démocratisation de l’exercice de la liberté de communication.
(Retrouver ici les publications dans cette catégorie).
L’une des premières tâches dans la réflexion relative aux enjeux démocratiques d’Internet à comprendre ses spécificités techniques et la manière dont elles sont constitutives de la liberté de communication permise apr ce moyen de communication révolutionnaire.
Une rupture technique. Internet marque sur le plan technique une véritable rupture par rapport aux moyens de communication qui l’ont précédé, et c’est pour cette raison que comprendre le cas échéant, le protéger cette architecture technique d’altérations susceptibles de remettre en cause la liberté de communication qu’elle permet relèvent d’une importance cruciale. En raison de sa « malléabilité » ou plasticité et de sa nature du bien commun (ou public), il s’agit d’un outil prometteur, porteur de potentialités nouvelles et encore largement inexplorées. Ces caractéristiques techniques sont en partie le fruit de l’histoire d’Internet et de la philosophie qui a présidé à son développement, auxquelles il faudra s’intéresser.
L’écueil du déterminisme technologique. Il n’en demeure pas moins que ces potentialités sont multiples et ambivalentes: Internet peut permettre d’approfondir les processus démocratiques, procurer une dimension nouvelle aux débats sur la liberté des individus; encourager les processus de coopération et de partage des connaissances. Mais il peut aussi, au prix de quelques aménagements techniques, devenir un instrument de surveillance, de manipulation, de contrôle social, qui nous éloignerait fortement d’une société fondée sur les valeurs que nous tenons pour universelles. Internet en soi n’est ni bon, ni mauvais, il n’a pas de valeur morale intrinsèque. Ses effets sociaux dépendent avant tout de ce que, collectivement, nous décidons d’en faire.
En ce sens, les technologies qui composent le « réseau de réseaux » qu’est Internet ne constituent pas la promesse d’une utopie politique à venir. Il faut se garder de tout discours fondé sur un « déterminisme technologique » qui verrait du simple fait de l’existence et de l’adoption d’une technique donnée la cause directe de transformations sociales, qui seraient comme « programmées » dans la technique. Pour la rigueur de l’analyse, il est très important que le travail de recherche sur les rapports entre architecture technologique et liberté de communication évite cet écueil.
Techniques et potentialités démocratiques. Le principe « bout-à-bout », la plasticité du réseau qu’il engendre, ainsi que la neutralité de l’infrastructure de transport constituent l’identité d’Internet. Elles en font un réseau de pairs, où chaque nœud est égal à tous les autres. Internet a toujours été un réseau de communication pair-à-pair, et tel est toujours le cas malgré l’influence croissante de certains acteurs au sein de cet écosystème.
La structure technique d’Internet crée ce que les sociologues nord-américains nomment les « affordances ». Ce mot anglais (du verbe anglais « to afford », « permettre » ou se « avoir les moyens de »), repris tel quel par certains auteurs francophones, semble renvoyer à première vue à un concept sophistiqué. Il n’en est rien : il s’agit simplement des potentialités qu’offre une situation sociale particulière, un objet où une technologie, pour faciliter certains modes d’interaction sociale ou de configurations politiques. Pour l’illustrer, Yochai Benkler donne l’exemple de l’imprimerie, qui a eu des conséquences différentes sur les taux d’alphabétisation dans les sociétés dans lesquelles elle était introduite, en fonction de l’environnement socio-culturel de ces dernières. L’effet d’entraînement fut bien plus important dans les pays où la pratique de lecture personnelle était encouragé par le système social (religieux en l’occurrence) – tels que la Prusse, l’Écosse, l’Angleterre ou le nord-est des États-Unis – que dans les pays qui décourageaient l’interaction directe avec les textes religieux, comme en France ou en Espagne.
Ainsi, l’environnement socio-culturel conditionne en première instance les effets de la technique, ici l’imprimerie. En dépit de sa simplicité, ce concept d’ « affordance » est important, car il permet de s’interroger sur les potentialités socio-politiques d’une technologie donnée tout en sortant de l’impasse conceptuelle du déterminisme technologique. La technologie ne fait que faciliter certains processus ; elle met en capacité et c’est déjà beaucoup. Il s’agira donc de tenter de dresser la liste de ces affordances permises par Internet, en les expliquant.