Le développement d’un modèle de médias de masse aux États Unis

Après une série de posts sur l’influence de l’État sur les médias traditionnels, intéressons-nous maintenant aux conditions économiques présidant à la production de l’information, qui excluent de fait un grand nombre de personnes. Autant pour éclairer certains défauts structurels inhérents à l’univers médiatique pré-Internet que pour être conscient de l’importance des débats actuels sur le rôle des fournisseurs d’accès Internet et des fournisseurs de service en ligne, il convient de se pencher sur quelques unes des évolutions techniques, économiques et juridiques qui ont conduit à la prédominance des grands groupes de communication sur l’environnement médiatique. Nous nous pencherons tout d’abord sur l’émergence d’un modèle industriel d’organisation des médias aux États-Unis, qui apparaissent comme de véritables précurseurs en la matière.

L’industrialisation de la presse américaine et conséquences sur la sphère publique.

Comme le montre Paul Starr1, professeur de sociologie et d’affaires publiques à l’université de Princeton, le secteur de la presse était à bien des égards plus développé aux États Unis qu’en Europe au XIXè siècle.

Grâce à une combinaison de taux d’alphabétisation relativement élevé, d’une population prospère et d’un secteur de l’édition à l’égard duquel les pouvoirs publics montraient une réelle tolérance (et ce, avant même l’indépendance des colonies américaines), un grand nombre de titres sont en circulation. Le cadre constitutionnel et juridique américain, notamment, est propice au développement d’une industrie de la presse largement libérée du joug étatique, bénéficiant même de subventions (notamment en matière postale). Ainsi, un grand nombre de journaux paraissent, n’ayant souvent qu’une petite circulation mais instituant aussi un grand pluralisme politique et religieux. Vers 1840, alors que la population américaine ne totalise que 17 millions de personnes, on y compte davantage de titres de presse que dans toute l’Europe, où vivent 233 millions de personnes. Lorsque Tocqueville voyage aux États-Unis, il s’émerveille de cette diversité, et en particulier de la manière dont les journaux permettent de souder la communauté politique en construction que sont les États Unis, et ce jusque dans les campagnes.

Cependant, la diversité des titres va bientôt s’accompagner d’une concurrence intense pour s’assurer une audience suffisamment large alors que la publicité se développe. Comme l’observe Harold Innis2, l’apparition de la presse électrique (1839), puis de la presse rotative (1843) ainsi que d’autres innovations techniques, augmentent le nombre de tirages et permettent aux éditeurs de presse de poursuivre cette stratégie de course à l’audience. Mais ces nouveaux équipements ont un prix et l’investissement initial nécessaire au lancement d’un journal ne cesse d’augmenter, privilégiant de fait des acteurs commerciaux jouissant de solides soutiens financiers. Alors qu’au milieu du XVIIIè siècle, un intellectuel comme Benjamin Franklin possède son journal – The Pennsylvania Gazette – dont il fait le relai de ses conceptions politiques, le profil de l’éditeur de presse de 1850 est davantage celui d’un homme d’affaire.

Coût de lancement d'un journal, 1835-1850 (en dollars)3

Dans le même temps, le développement du télégraphe et la propagation des nouvelles autour du globe permise par les agences de presse comme l’Associated Press ou Reuters détournent les journaux américains d’une information politique, privilégiant l’information factuelle et neutre, par essence moins propice au débat public. Moins d’actualité politique, moins de commentaires ; plus de faits divers et de divertissements, susceptibles de réunir un plus grand lectorat au-delà des divergences de conceptions politiques ou culturelles. Dans ce contexte, l’accès aux moyens de communication tout comme la démocratisation d’un débat public fondé sur l’opposition entre différentes conceptions politiques sont compromis. Le paysage de la presse est transformé structurellement et s’oriente vers un modèle organisationnel nouveau qui caractérise les démocraties libérales modernes jusqu’à ce jour : celui des médias de masse.

La radio américaine : une occasion manquée ?

Au delà des évolutions techniques et économiques, le droit va également jouer aux États-Unis – et ce dès le début du XXè siècle – un rôle important dans la dominance des grands groupes de communication sur l’environnement informationnel. Après la Première Guerre mondiale, et les innovations permises par la structuration du marché des équipements, la radio est une technologie extrêmement prometteuse. Comme le rappelle Yochai Benkler4, dès 1921, des universités, des journaux, des syndicats et des associations notamment religieuses se saisissent de ces outils relativement peu onéreux pour diffuser sur les ondes des programmes éducatifs et culturels. Les licences d’émission sont largement distribuées, et pas seulement à des diffuseurs commerciaux, qui sont pour l’essentiel des émanations des groupes d’équipementiers (fabricants de postes de radio, de technologies de radiodiffusion, etc.). Ainsi en 1922, près de 74 établissements d’enseignement supérieur élargissent leur mission en diffusant leurs cours magistraux et autres contenus éducatifs au nombre croissant de foyers qui sont munis d’un récepteur radio. Des amateurs, dont beaucoup étaient jusque-là étrangers au « monde de la communication » mais avaient appris les rudiments de radiodiffusion durant la Première Guerre mondiale, expérimentent de nouvelles techniques d’émission ou de nouveaux formats de programmes.

Pourtant, des évolutions technologiques, économiques et des choix politiques vont rapidement diriger la radio vers un modèle de média de masse, qui sera plus tard imité par la télévision. Avant d’accéder à la présidence, Hebert Hoover est secrétaire d’État au commerce pendant dans les années 1920. À ce titre, c’est lui qui a compétence sur le marché radiophonique en développement. Il adopte d’abord une approche de laisser-faire, favorable au groupes commerciaux qui investissent le secteur, mais aussi aux amateurs et associations qui sont présents sur les ondes. Hoover entre en conflit avec la Navy et les postes américaines, qui toutes deux penchent en faveur de la nationalisation de la radiodiffusion.

Malheureusement, à partir de 1922, cette politique prétendument « libérale » va systématiquement privilégier les acteurs commerciaux dominants, interdisant aux détenteurs d’une licence « amateur » de diffuser certains types de programmes. Ainsi en va-t-il notamment des contenus musicaux, des divertissements ou des journaux d’actualité, qui sont donc réservés exclusivement aux acteurs commerciaux afin de favoriser des acteurs capables de développer des activités économiques au travers de l’utilisation de cette ressource rare que sont les fréquences radioélectriques. L’administration circonscrit l’utilisation de licences amateurs à des puissances d’émission faibles et limitées à de courtes distances, minimisant de fait l’audience potentielle des contenus « non commerciaux ».

Au nom d’une utilisation « optimale » du spectre, les opérateurs commerciaux sont favorisés par la législation et installent en quelques années un modèle de diffusion de masse, financé grâce à la publicité. L’espace public devient médié par de grands groupes comme General Electric, Westinghouse, United Fruits et le futur titulaire du monopole des télécommunications aux États-Unis, AT&T. À l’issue des batailles concurrentielles des années 1920, ils fondent un cartel afin de se partager le marché radiophonique alors en formation. Une entité commune sera finalement créée : la National Broadcasting Company (NBC), qui jouera également un rôle structurant dans le marché de la télévision en organisant ce nouveau moyen de communication sur le modèle déjà adopté en matière radiophonique. Les communicants non-commerciaux, amateurs, associatifs, sont évincés par des décisions politiques prises à cette époque et qui favorisent un modèle professionnel, commercial, jugé mieux à même de servir l’intérêt général.

 

 

http://www.wethenet.eu/2011/03/histoire-des-medias-sous-controle-la-%C2%AB-voix-de-la-france-%C2%BB-et-de-son-gouvernement/

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  1. Paul Starr, 2005, The creation of the media: political origins of modern communications, Basic Books.
  2. Harold Adams Innis, 1964, The Bias of Communication, University of Toronto Press, p. 139.
  3. Yochai Benkler, 2006, The Wealth of Networks, Yale University Press, p. 189.”
  4. Idem, p. 192.

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